Countdown

Monday, April 27, 2009

la laverie libre service

Here's a short story I wrote for my writing workshop. The theme was "Rencontre avec un être remarquable" ("Meeting with a remarkable being"). If you can read it, excuse the "cheese factor." I was rushed, okay?

Elle portait mon maillot de corps avec un jean coupé qui laissait voir ses hanches pâles. A ses pieds, des sandales en cuir. Moi je portais un short aussi, et des tennis effilochés. Il faisait nuit, et dans l'éclairage fluorescent, sa peau paraissait presque transparente.
Elle était assise, le dos tourné, sur la table de pliage au centre de la salle, balançant ses jambes dans l’air. Elle chantonnait faiblement une chanson qu’elle seule connaissait alors qu’elle regardait attentivement les vêtements qui tournoyaient devant elle dans les quatre sèche-linges. Avec difficulté, elle s’est tournée pour me faire face.
« Hé ! Nous avons encore des biscuits ? »
J’étais assis dans une chaise en plastique, un bouquin à la main. Je l’ai posé sur mes genoux pour lui répondre.
« Pourquoi ? Tu as mal au ventre? »
« J’ai la tête qui tourne, c’est tout. »
Tenant mon bouquin dans une main, j’ai ramassé mon sac à dos qui traînait par terre et j’en ai sorti une boîte de craquelins que je lui ai tendue. Elle mordillait délicatement, laissant néanmoins tomber des fines miettes sur son ventre arrondi et ses jambes nues.
« Je regardais ce linge-là qui tourbillonne, » dit-elle.
Elle ne semblait pas dérangée par le fait que j’étais retourné à mon livre ; cela ne paraissait pas la gêner car elle continuait à me parler, sa voix grêle s’opposant au grondement des séchoirs.
« L’essorage me fait penser à l’enfant. Tu ne penses pas qu’elle est toute agitée comme ça, dans mon ventre ? »
« Hein ? Non. »
Elle avait toujours des peurs absurdes comme ça.
« T’es pas la première qui fait ça, tu sais ? Il est bien, lui. »
Elle s’est levée ; les miettes sont tombées sur les tomettes comme une averse. Elle venait vers moi avec une main sur son abdomen pour s’asseoir dans la chaise voisine.
« Pourquoi tu dis toujours ‘lui’ ? Ca peut être encore une fille. »
Elle a posé la tête sur mon épaule. Avec un soupir résigné j’ai jeté mon bouquin sur la table de pliage pour la tenir dans mes bras.
Nous sommes restés comme ça pendant quelques instants quand elle a tressailli en poussant un cri doux. « Donne-moi ta main ! » Elle ne m’a pas laissé assez de temps pour réagir avant de me saisir la main, qu’elle a placée sur son flanc. Silence. Elle me regardait avec ses yeux grands, bleus, pleins d’attente.
Je ne sentais rien ; je n’avais jamais rien senti. Je ne voulais pas la décevoir, mais je suis un gars honnête. J’ai haussé les épaules.
« Non, chérie. Je n’y arrive pas. » Je lui ai donné un baiser sur la tempe. Avec sa main toute petite, elle glissait ma main ici et là sur l’hémisphère de son ventre.
« C’est vrai ? Mais moi je l’ai senti… » Elle poussait mes doigts contre l’endroit. J’ai retiré brusquement ma main.
J’étais soulagé de ne rien avoir senti. C’était bien parce que j’avais évité de n’apercevoir aucun mouvement que je pouvais maintenir cet aveuglement qu’il n’y avait pas de bébé. J’avais lu que le fœtus développait son système auditif entre seize et vingt-cinq semaines après la fertilisation. Et il y avait sûrement de l’air dans ses petits poumons qui se formaient. Pendant que le linge tournait dans le sèche-linge, ses ongles, ses cils et ses sourcils poussaient. Les semaines semblaient s’envoler et il me semblait qu’aussi longtemps que je pourrais retirer ma main pour ne pas sentir les petits coups, je pouvais m’accrocher toujours à ce mot inanimé : fœtus.
Car admettre la présence, ça veut dire la fin. Déjà elle prêtait plus d’attention à ce grumeau qu’à moi. L’été était presque fini, et notre réalité aussi.
Elle s’est levée. Elle n’avait même pas besoin de dire sa contrariété. Je la humais dans l’humidité de l’air stagnant. C’était honteux, injuste qu’elle soit si prête et zélée et moi, si lâche. Je ne veux pas vous faire penser que je ne l’aimais pas ; j’étais radin, c’est tout. J’étais hésitant. C’est comme ça que je dirais. Je n’avais ni frères ni sœurs et partager, ce n’est pas mon fort.
Mais ma taciturnité était trop faible pour sa détermination. Elle s’était encore assise à côté de moi. Elle me regardait intensément.
« Là, chéri. » Elle a pris fermement ma main dans la sienne, sans détourner le regard. Très tendrement, elle a étalé mes doigts sur son estomac ; j’étais rassuré de sentir le coton usé de mon propre maillot de corps qu’elle portait. J’ai décontracté les muscles de ma main.
Elle m’a dit doucement de remuer ma main plus à droite ou plus haut. Elle cherchait l’endroit. Sa voix profonde était moelleuse, délicieuse ! Pour cette voix je ferais n’importe quoi. Je n’avais plus peur ; je suppose que je me suis oublié un peu mais avant que j’aie eu le temps de m'en apercevoir l’enfant était sous mes doigts. Comme s’il était arrivé enfin à la porte de ma conscience – toc ! toc ! Après chaque coup je suis devenu de plus en plus ivre de ce mouvement extraordinaire.
Tous les peurs que j’ai eues me semblent maintenant loin et inutiles. Il y a assez de spéculation sur le moment où un garçon devient homme. Pour moi, il me paraît moins extraordinaire que mon fils -- j’avais raison ; c’était bien un garçon – a grandi dans neuf mois de quelques cellules minuscules en un bébé de presque quatre kilogrammes que le fait que suis passé de l’adolescence à l’âge adulte dans les trois secondes où j’ai ressenti pour la première fois ces coups de pied sur le ventre de ma chérie. Peut-être que c’est égoïste : être plus touché par le changement que ma première rencontre avec mon fils a provoqué en moi que par la simple existence de cet être. Peut-être. Mais voilà. J’ai toujours dit que je suis un gars honnête.

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